Témoigner

Mathias Flügge | Berlin | Juli 2000

Catalogue « Das Labyrinth »Berlin, 2000

Salah Saouli est peintre et il est témoin. Comment peut-on concilier ces deux aspects: le peintre en tant que créateur dŽune réalité parallèle, et le témoin en tant que personne mêlée aux événements concrets, celui qui transmet et qui influence de façon déterminante leur cours? LŽartiste ne doit-il pas sŽen tenir à la fiction, et le témoin sŽen tenir à la vérité? Peut-on contraindre lŽartiste à exprimer une vérité, peut-on laisser au témoin la liberté de créer? Salah Saouli est originaire de Beyrouth, il a vécu la guerre au Liban, a vu la destruction de sa ville natale, en a photographié les traces. Sa mémoire est pleine dŽimages. Par la suite, il a été en plusieurs endroits de ce monde, il semblerait correspondre au type de lŽartiste ‘nomade" qui vit un peu partout et nulle part et pour qui lŽart est le seul véritable lieu dŽattache. Idée séduisante et actuelle, mais qui nŽest quŽun cliché. Car cette idée généralisée de lŽartiste en mouvement permanent est caractéristique des pays de lŽOuest où la surabondance et lŽuniformité universelle sont pratique courante. Les événements forts, voire même catastrophiques nŽy sont pas prévus. On prétend vouloir se démarquer, mais on ne recherche, au fond, que la conformité. Salah Saouli en revanche, a réfléchi à ses expériences, en quelquŽendroit où il ait été, les a travaillées puis représentées. A chaque fois dans un autre contexte, avec dŽautres interlocuteurs, avec dŽautres moyens de présentation. Il sŽest efforcé de trouver des moyens dŽexpression compréhensibles, mais cŽest là son histoire. Nous autres ne la connaissons quŽà travers les médias, dans notre mémoire elle est cachée par autant dŽautres innombrables histoires dŽatrocités, et la sienne devient donc floue. Mais pour Salah Saouli cette histoire a beaucoup de facettes, il les a abordées de diverses manières, nous a rappelé les milliers de disparus au cours de cette guerre, nous a montré leurs photos, comme un témoin qui appelle dŽautres témoins; des individus dont nous ne pouvons que soupçonner lŽhistoire,mais dont les visages nous sont bizarrement familiers: les visages de victimes, plus difficiles à oublier que des informations ou des statistiques.

Les villes aussi sont des individus, les villes aussi peuvent être victimes, on peut les oublier et surtout elles peuvent sŽoublier elles-mêmes. Beyrouth détruite a été oubliée, Berlin, métropole dŽun pouvoir malencontreux, est en train de sŽoublier elle-même dans une folle et inconsciente recherche de renouvellement. Par des images on peut mentir ou dire la vérité, comme par les mots. Mais lŽartiste comme témoin nŽest pas lié par un serment de fidélité à une autorité extérieure. Salah Saouli raconte en images et il cherche sa vérité. Mis à part quelques interruptions, il vit depuis 1984 à Berlin. Les grandes villes que sont Beyrouth et Berlin constituant le centre de sa vie, il semble évident quŽil lie leur sort au sien. Entreprise risquée. Car cela exige des recherches approfondies, allant bien au-delà des lieux-communs aisément reconnaissables de situations connues, si lŽon veut trouver dans lŽhistoire des parallèles. Il ne sŽagit que rarement de motifs marquants, le plus souvent il sŽagit de similitudes entre les langages artistiques.

Le peintre Salah Saouli qui, dans ses tableaux ‘autonomes", représente le monde dans une fête de couleurs, nŽemploie, pour représenter son expérience urbaine, quŽun matériel dŽun gris froid, fait de transparences claires et de dessins noirs. Esquisses, silhouettes, lignes de perspectives, copies dures de photos, vestiges dŽoeuvres dŽart historiques provenant des carrières des musées, palimpsestes anciens ou anciens en apparence, gravures représentant des tracts du moyen-âge ou de la guerre de trente ans viennent tous constituer lŽarsenal qui permet de trouver des combinaisons dŽimages. Les tons gris mélancoliques sont interrompus parfois par les images fausses aux couleurs criantes de cartes postales et de prospectus de voyages, ce qui dŽailleurs les met davantage en évidence. LorsquŽil travaille sur ses tableaux-panneaux, Salah Saouli utilise surtout les techniques du collage.

Mais les différentes parties nŽen constituent pas forcément pour autant un sens nouveau. Elles ne restent plutôt identifiables que comme fragments de mondes imagés disparates. Il fait appel à notre propre expérience et à notre propre savoir pour les compléter et pour créer un nouvel énoncé. Mais ce nŽest pas tout. Salah Saouli, qui exige déjà beaucoup de ses spectateurs, les met encore plus à contribution en les associant à un mouvement, cŽest à dire en agençant ses panneaux – transparents ou opaques – en forme de constructions labyrinthiques. Il les installe sur lŽespace entier dŽune pièce quŽil éclaire. Il faut les traverser, on ne voit dŽabord quŽune seule image, puis un détail, puis dans ce détail un point particulier, on cherche laborieusement un sens, on lève soudain le regard et saisit lŽensemble. Selon lŽemplacement que lŽon a, on découvre dŽautres images sur dŽautres panneaux; on peut sŽy perdre, mal voir, mal déchiffrer. Mais on peut aussi ordonner, associer et reconnaître. Rien nŽy est conçu de façon bureaucratique, rien nŽy est voué à une perfection préétablie. Salah saouli nŽa pas la prétention de réaliser une exposition documentaire. Il est plutôt question de rassembler du matériel historique dans le but de faire un rapprochement avec le présent. Les parallèles entre Berlin et Beyrouth nŽimportu-nent dŽaucune façon, le rapprochement entre lŽune et lŽautre nŽest ni un manifeste politique ni une mise en garde prophétique. Il y est question, très concrètement, des endroits où au vingtième siècle, il y a la guerre, des places où ont lieu des changements et des bouleversements violents, il est question de la valeur métaphorique et unique que représente chacun de ces lieux. Il aurait pu en choisir dŽautres, mais ce sont ceux que lui, lŽartiste, a connus. CŽest ainsi que naissent des espace-sessais aménagés dans le but de faire prendre conscience. Ils nŽont ni fin ni commencement. Les panneaux se succèdent, lŽespace prolifère, tout comme les idées qui se reforgent et sŽenchaînent à chaque fois sous un aspect différent. CŽest cette conception qui engendre un travail caractérisé essentiellement par lŽesthétique et lŽaccumulation. Si cŽétait un travail de logique, il exprimerait le contraire. La transparence des panneaux permet de les effleurer, dŽentrer en contact avec les objets et donc de leur contenu. Un contact, pas plus, mais un contact tout de même.

Il semblerait que lŽaccent mis actuellement sur le besoin de se ‘souvenir du passé" augmente en relation directement proportionnelle à lŽeffacement de ce souvenir. Ce processus a quelque chose de douloureux, mais il est inévitable. On essaye, par des monuments historiques, des musées et des ‘espaces du souvenir", de retenir quelque chose, dans lŽespoir que cela puisse nous rendre meilleurs dans le présent et pour les générations futures. On brasse, à cet effet, des quantités de matériel énormes. Le pressentiment de lŽinefficacité pousse les efforts entrepris bien souvent jusquŽà lŽexcès. LŽartiste à lui seul ne peut pas porter pareil fardeau. Comme Salah Saouli en a conscience, il persiste au niveau de lŽexpression allusive. Son travail reste donc perméable à de nouvelles expériences. Le labyrinthe est lŽimage dŽune situation vivante.

Texte
Bezeugen

Témoigner

Die
Schlafende
Vernunft


Le sommeil
de la raison